18.9.15

85. Claire Von Corda _ 'En grand'

Le lundi matin

Le lundi matin je me lèverais à 06 h 45. Par habitude. Par habitude de quand nous nous levions ensemble. Je me lèverais. Irais pisser. Me regarderais dans le miroir. Ne me regarderais plus dans le miroir. J'irais dans la cuisine. Mettrais de l'eau à bouillir. Une cuillère de café soluble, une pomme, une cigarette. J'entendrais le souffle de la ventilation dans la cuisine. Je boirais ce café. Je boirais un autre café et fumerais une autre cigarette. J'entendrais le souffle de la ventilation dans la cuisine. J'irais aux toilettes. Je me laverais. Mettrais un jean un tee-shirt.

Je ne sortirais pas. Le lundi j'aurais ma journée à tuer. Je me mettrais sur le canapé, armée d'une pince à épiler. Je scruterais chaque poil sous la peau et gratterais. Mon entre-jambe et mes tibias n'auraient jamais été autant marqués de points rouges. Je fumerais une autre cigarette, je serais calme et voilée. Le temps s'écoulerait au rythme des nappes de fumée que je cracherais. Il n'y aurait aucun bruit. À part le râle de la ville mais au loin seulement. Il serait midi je ferais un autre café-cigarette.
Je regarderais par la fenêtre. Je regarderais longtemps par la fenêtre. Et la ventilation toujours là. Je n'aurais rien à penser. Ensuite je traînerais vers le canapé. Je regarderais mes ongles.
Je regarderais longtemps mes ongles. J'en rongerais quelques-uns sûrement. Je m'arracherais aussi la peau autour. Je reprendrais la pince à épiler et continuerais la traque aux bosses. Ensuite je voudrais sûrement regarder un film. Je n'aurais pas d'idée précise. J'en mettrais un. Je ne le suivrais pas. Je ne comprendrais rien aux mots articulés. Ça ferait un fond sonore.
Avec un peu de chance ce serait la fin de l'après midi. J'attendrais alors le soir. Je regarderais mon téléphone. Il serait vide. Il ne sonnerait pas. Il n'aurait pas sonné. Je continuerais à attendre. Debout dans le couloir. Dans le jour baissant. Le cendrier déborderait et l'air serait saturée. J'aurais faim mais ne le remarquerais pas. La nuit serait très avancée.

Je me mettrais dans le lit et fumerais une cigarette par habitude. Par habitude de quand nous nous couchions ensemble. Je fermerais les yeux. Je répéterais dans ma tête une succession de s'il vous plaît. Je mettrais du temps à trouver le sommeil. Je m'endormirais.
Et la gorge serrée de cafard me ferait mal déglutir. Des fourmis dans tout le corps. Je me dirais que mon corps est un nid à microbes et qu'il serait bon de le passer au désinfectant. Parfois peut-être j’espérerais trouver une chemise à lui oubliée sous le matelas. Et je me verrais danser avec dans le salon teinté de lumière absente de la nuit qui tombe. Et je parlerais à son voile de restes. Et j'irais virevoltant dans la salle de bains pour regarder son souvenir qui se rase dans le miroir. Je lui donnerais sa serviette je continuerais ma danse autour de mon imagination de lui, assis sur le tapis et mes brûlures au ventre s'engourdiraient de tendresse et passeraient parce que tout irait faussement mieux, ne t'en fais pas. Ou si peu. Les yeux dans les yeux. À lui dire comment c'est longs les jours, comment c'est creux les jours sans lui, comment c'est difficile et lourd un corps à porter, des larmes tout le temps à ravaler, des envies de hurler à taire, des envies de casser à contrôler. Et.


Le mardi matin

Le mardi matin je me lèverais à 06 h 45. Par habitude. Par habitude de quand nous nous levions ensemble. Je me lèverais. Irais pisser. Me regarderais dans le miroir. Ne me regarderais plus dans le miroir. J'irais dans la cuisine. Mettrais de l'eau à bouillir. Une cuillère de café soluble, une pomme, une cigarette. J'entendrais le souffle de la ventilation dans la cuisine. Je boirais ce café. Je boirais un autre café et fumerais une autre cigarette. J'entendrais le souffle de la ventilation dans la cuisine. J'irais aux toilettes. Je me laverais. Mettrais un jean un tee-shirt.

Je laisserais un post-it pour le cas où il passerait. Je mettrais mon tabac dans mon sac. Mes chaussures au pied, prendrais les clés, le badge de l'entrée. J'enlèverais le post-it et le jetterais à la poubelle. J'ouvrirais la porte, fermerais la porte, descendrais les escaliers. Mes pas résonneraient dans l'escalier. Je sortirais dans la rue. Le soleil commencerait déjà et encore à me brûler les yeux. Les voitures seraient bruyantes et trop nombreuses. Je marcherais dix minutes. Mes jambes seraient lourdes à soulever. Je sentirais les muscles de mes cuisses se tendre et se détendre au rythme de mes enjambées. Je serais arrivée à mon travail. Il serait entre 08h40 et 08h50.
Je prendrais un café à la machine. Je ne discuterais pas avec les gens. Ou alors de loin. Je commencerais à voir la danse lente de l'arrivée du personnel. Je me mettrais dans la salle de travail et recouvrirais des livres, des bouchons dans les oreilles. Mes gestes seraient mécaniques et un poil trop lents.
La journée s'écoulerait fade et lointaine. Distante et sale. Parfois j'attendrais longtemps l'ascenseur. Mon regard se bloquerait sur les lignes verticales et mécaniques de la structure en métal vitré du bâtiment. La sonnerie de l'ascenseur me rappellerait à l'ordre. J'appuierais sur -1. Les étages défileraient. Mes pas seraient mesurés et mécaniques. Mes mots rares et faibles. Mes sourires tirés.
Le midi je ne prendrais pas de pause. Je regarderais de temps en temps mon téléphone. Vide téléphone.
Pendant ma pause je recouvrirais encore et toujours toutes sortes de documents. D'un papier lisse et transparent. Il serait souple, toujours. Et aucune bulle d'air ne viendrait écorcher la surface. Objet épilé au toucher. Douce joue en plastique que je caresse les yeux fermés. Et la journée continuerait, animal sauvage et tapi dans un coin. Animal fragile, apeuré dans une tanière en feu de bois.
17 h sortie du travail. Je traverserais le pont. Mon corps lourd sur mes jambes lourdes. Je ne regarderais pas les voitures et traverserais. Comme ça. J'arriverais en bas de mon immeuble. Sortirais le badge et prendrais l'ascenseur. L'ascenseur arriverait au huitième étage. J'ouvrirais la porte de l'appartement. L'appartement serait silencieux et immobile. Il ne me chuchoterait aucun secret, aucune visite passée pendant mon absence. Je fumerais une cigarette, boirais un café, irais me laver les mains, irais aux toilettes. Je sortirais de la salle de bains et me mettrais droite sur le canapé. Je regarderais le vide laissé par ses affaires. Longtemps, je regarderais le vide. Les instruments partis auraient laissés des traces au sol. Ses livres enlevés auraient laissés des traces aux étagères. Ses chemises retirées auraient laissées des traces aux cintres. Son corps absent du lit aurait laissé un creux à mon corps endormi.
Le jour déclinerait vite. Je prendrais un livre pour me donner de la contenance mais mon cerveau aurait du mal à articuler les lettres dans ma tête. Je fermerais le livre et observerais les ombres sur le mur. La petite lampe du salon recouvrirait les parois murales d'ombres bienveillantes/malveillantes. Les plis du rideau recouvriraient le reste du rideau d'ombres malveillantes/bienveillantes. L'appartement serait sombre mais immobile. Je respirerais doucement. La nuit continuerait d'avancer.

Je me mettrais dans le lit et fumerais une cigarette par habitude. Par habitude de quand nous nous couchions ensemble. Je fermerais les yeux. Je répéterais dans ma tête une succession de s'il vous plaît. Je mettrais du temps à trouver le sommeil. Je m'endormirais.
Prise d'un élan boulimique et frénétique de restes de lui, je courrais sur la pointe des pieds, petits pas de rongeur nocturne jusqu'à la salle de bains pour fouiner et scruter des poils de lui sur le sol peut-être encore. Détective des heures sans sommeil, je récolterais en bouquet des épluchures de peaux, d'os et de cheveux pour en faire un petit autel sur le rebord de la baignoire. À reconstituer un bout de doigt, à reconstituer une mèche de cheveux, à reconstituer un morceau de peau. C'est alors que la structure de son corps à découper prendrait forme dans la structure de mon esprit lavé de lui. Je le regarderais et me souviendrais des plis de sa peau au coin de ses lèvres. Je reniflerais ses aisselles et lui soufflerais des promesses tenues. Je lui dirais ma journée et combien c'est difficile un
silence de mur le soir en rentrant. Comment dans ces cas-là je voudrais travailler toute la journée et le nuit durant. Pour ne pas ressentir son vide. Et lui dire que parfois je m'improvise marabout pour lire dans le marc du café sa présence quelque part dans l'ailleurs que je ne sais pas.


Le mercredi matin

Le mercredi matin je me lèverais à 06 h 45. Par habitude. Par habitude de quand nous nous levions ensemble. Je me lèverais. Irais pisser. Me regarderais dans le miroir. Ne me regarderais plus dans le miroir. J'irais dans la cuisine. Mettrais de l'eau à bouillir. Une cuillère de café soluble, une pomme, une cigarette. J'entendrais le souffle de la ventilation dans la cuisine. Je boirais ce café. Je boirais un autre café et fumerais une autre cigarette. J'entendrais le souffle de la ventilation dans la cuisine.
J'irais aux toilettes. Je me laverais. Mettrais un jean un tee-shirt.

Mercredi, jour d'enfants en bas âge à qui raconter des histoires pour croire à des jolies fins. Alors avant de partir je mettrais mon masque de menteuse. Je me colorerais les paupières de gris anthracite et un peu de vert canard. Du mascara pour des cils à toucher les plafonds hauts. Et la poudre partout, de la poudre beaucoup, pour rendre ma peau uniforme, inexpressive et hermétique. Pour prendre les visages que je souhaite. Je sortirais de la salle de bains, éteindrais la lumière, mettrais mes chaussures à talons, prendrais mes clés. Et claquerais la porte. Je descendrais les escaliers et mes pas résonneraient dans tout l'immeuble. J'arriverais au deuxième étage, me rendrais compte que je n'ai pas fermé à clé. Me dirais qu'il n'y a rien d'important dedans. Continuerais la descente. Et arriverais dans la rue. Je me concentrerais pour étendre mes jambes et avoir une démarche naturelle. Le pont serait ma piste d’entraînement. Je plierais, tendrais, lancerais, poserais la jambe. Je plierais, tendrais, lancerais, poserais l'autre jambe. J'attendrais au feu, je traverserais la route. Deux fois.
J'arriverais à mon travail. Badge. Ascenseur. Quatrième étage. Salle de travail.
Collègue café. 10 h moins 10. Je descendrais dans la partie jeunesse. Prendrais un chariot. Mettrais des livres dessus. Rangerais le chariot. Le temps s'écoulerait. Je clignerais des yeux et ferais des appels de fards à paupières. L'heure du conte approcherait. L'heure du conte commencerait. Les gamins seraient là. Brouhaha de cris aigus et de remarques inintéressantes qui couvrirait mon brouhaha interne et inapproprié. Je leur expliquerais que nous sommes mercredi. Que je n'aime pas le mercredi. Mais que parce que nous sommes mercredi, ils auraient droit à une histoire. Je prendrais un livre, je l'ouvrirais et lancerais ma voix contre les murs. Ma voix éraillée et creuse tenterait de couvrir et d'envelopper toutes les petites têtes blondes. Je me jetterais dans les histoires et pleurerais quand il faudrait pleurer, rirais quand il faudrait rire et crierais quand il faudrait crier. Je ferais ça, passable. Ça fonctionnerait. L'heure du conte serait finie, les enfants partiraient. Je me frotterais les yeux et effacerais mon maquillage. Je descendrais de mes chaussures. Toute la journée je resterais sans chaussure. Loin de mon piédestal factice. Personne ne me dirait rien. Je passerais ma journée non-aimée à plat, à chercher, à creuser avec le talon, sous chacun de mes pas, à tour de rôle, le sol armé du grand bâtiment hostile. Les deux dernières heures de la journée seraient longues. Mais ce ne serait pas grave. Je passerais mon temps à m'occuper l'esprit par l'ordre alphabétique des romans mal classés. Les lumières s'éteindraient, je voudrais rester, je n'aurais pas fini. Mais il faudrait rentrer mademoiselle dans votre appartement minable et vide. Alors d'un pas encore une fois lourd et absent, je mettrais un autre pas devant un autre pas, mes chaussures à la main. À l'extérieur, les gens se moqueraient je crois. À l'extérieur, je serais un pantin désarticulé qui aurait fini sa danse matinale et trop brève. J'aurais mis trente minutes à rentrer pour un trajet qui n'en compte que dix. Je serais contente, j'aurais bien tué le temps. Il serait presque 20 h. Je finirais ma cigarette et boirais du coca. J'irais me laver les mains et irais aux toilettes. Je sortirais de la salle de bains et me mettrais droite sur le canapé. Là, je me dirais que c'est un soir à oublier, que c'est un soir à être saoule. J'ouvrirais une bière pour moi, j'ouvrirais une bière pour lui. Je trinquerais et boirais la première gorgée. Finalement, j'irais me mettre dans la cuisine. Sur la chaise blanche. À la table blanche. Ici, ça me paraîtrait moins grand. Ici, parfois je regarderais mon reflet que je ne connaîtrais plus dans la vitre du micro onde, dont je ne me servirais plus. Avec la première bière j'aurais tué trente minutes. Je prendrais la sienne qu'il n'aurait pas touché. Je la trouverais meilleure. Parce que ce serait la sienne. Parce que pourtant moins fraîche et moins de bulle. Je ne saurais pas pourquoi mais je penserais au trajet pour aller à la gare de chez mes parents. Avec le terrain de tennis désaffecté et la route bordée de peupliers.

Ensuite, je regarderais la ville qui se coucherait. Par la fenêtre, je verrais des écrans de télévision qui s'animeraient dans des appartements loin en face. Je regarderais le calme de la ville, le loin de la ville, l'absence de la ville. J'entendrais peut-être des chiens au loin. J'aurais fini la deuxième bière. J'en ouvrirais une troisième. Mais ça ne me ferait rien. L'alcool depuis, ne me ferait rien. Parce que mon cerveau se serait endormi, parce que mes sens se seraient endormis, parce que mon euphorie se serait endormi. Je me chercherais dans le reflet de la table blanche. Je ne verrais rien. Peut-être serait-elle trop sale. Je prendrais une éponge, du produit et frotterais. Frotterais encore. Frotterais encore. Jusqu'à en avoir chaud. Jusqu'à en avoir des gouttes de sueur sur le front et sous les bras. Et ce ne serait plus la table que je décaperais mais ma peau. Que je voudrais retrouver vierge. Que je voudrais connaître lisse. Ce serait toute cette période et cette personne que je voudrais gommer pour ne plus avoir à faire face. Parce que je n'y arriverais pas, parce que ce serait douloureux. Mais la table ne pourrait pas être plus blanche que blanche. Et la peinture resterait. Et cette histoire resterait et les pellicules de ma peau resteraient toujours là. En palimpseste. Et je serais vraiment fatiguée. Depuis longtemps. Et je me mettrais sur la chaise blanche. Et je me roulerais une cigarette. Et je m'endormirais le front dans mon coude, la cigarette qui se consumerait, qui ne se consumerait pas sur le bord du cendrier. En vrac. Comme saoule malgré tout. Comme presque saoule malgré tout. Sans rite. Sans rien. Je tomberais de fatigue le front dans mon coude, la cigarette qui se consumerait, qui ne se consumerait pas sur le bord du cendrier.


Le jeudi matin

Le jeudi matin je me lèverais à 06h45. Par habitude. Par habitude de quand nous nous levions ensemble. Je me lèverais. Irais pisser. Me regarderais dans le miroir. Ne me regarderais plus dans le miroir. J'irais dans la cuisine. Mettrais de l'eau à bouillir. Une cuillère de café soluble, une pomme, une cigarette. J'entendrais le souffle de la ventilation dans la cuisine. Je boirais ce café. Je boirais un autre café et fumerais une autre cigarette. J'entendrais le souffle de la ventilation dans la cuisine.
J'irais aux toilettes. Je me laverais. Mettrais un jean un tee-shirt.

Jeudi, journée qui démarrerait tard. Alors, sûrement je prendrais le temps de me changer et d'essayer d'autres vêtements. Sans jamais en être convaincue. Je ferais traîner les minutes au fil des tee-shirts qui s'entasseraient sur le dessus de la machine à laver. Je me rendrais compte que le temps est déjà au retard. Je me changerais une dernière fois pour remettre ma panoplie de premier choix. Je ne serais pas convaincue. Je me trouverais bouffie. La journée commencerait mal. Je descendrais vite les escaliers en courant. Marcherais vite et traverserais les routes n'importe comment. J'arriverais à mon travail essoufflée pour me rendre compte que les gens ont pris encore plus le temps, eux, ce matin. J'irais sur la terrasse fumer une cigarette. Les gens commenceraient à arriver. Vite, je m'éclipserais dans la salle de travail. Je ferais un choix de livres simples à couvrir. Des albums, des documentaires, des romans et des contes. J'en feuilletterais certains. Mais pas tous. Ça m'ennuierait. Et puis la matinée coulerait au fil des illustrations pour enfants. Il serait 11 h 30. J'irais au rez-de-chaussée pour récupérer d'autres livres à trier. Je reprendrais l'ascenseur et retournerais dans la salle. Mes collègues proposeraient un repas toutes ensemble. Je prétexterais une occupation prévue depuis longtemps. Je retournerais chez moi pour une heure et demie. Je la passerais à fumer, à boire du café, à souffler, à boire du coca, à aller aux toilettes, à m'épiler les sourcils, à fumer. Je retournerais au travail et malgré moi ferais le compte à rebours dans ma tête jusqu'à 19 h. Cette journée me pèserait. Mais comme le fait de rentrer, d'ailleurs. Je ne saurais pas ce que j'attendrais alors j'aurais le ventre noué. Je voudrais être quelqu'un d'autre. Je voudrais être ailleurs. Je voudrais être quelqu'un d'autre ailleurs. Je voudrais croire que cette brûlure blanche passerait un jour ou l'autre. Je voudrais croire que je pourrais repartir à zéro. Je voudrais croire en la spontanéité, la nouveauté, la surprise. Au lieu de ça, je serais un poisson cru dans un bocal creux rempli d'eau plate.
La journée de travail serait finie. 19 h. Je sortirais du bâtiment. Des collègues dehors discuteraient ensemble et lanceraient un appel pour aller boire un verre quelque part. Je ferais comme si je n'entendais rien. Je rentrerais, la tête dans les épaules, le regard posé sur rien, je rentrerais les mains bourrées dans mes poches, les pieds traînants et les lacets mal faits. Je n'arriverais pas à me souvenir de quelle culotte je porterais. Je serais en bas de l'immeuble. Deux hommes se disputeraient et feraient mine d'avoir envie de se battre. J'ouvrirais la porte d'entrée. Et monterais les escaliers, vite, à pied pour ne pas attendre l'ascenseur, pour ne pas être tentée d'aller moi aussi participer à la bagarre, pour ne pas avoir envie d'aller voir ce que ça fait un couteau dans la chair, pour ne pas être traversée par des pulsions de leur exploser le crâne sur le bitume.
Les huit étages m'essouffleraient et me brûleraient les cuisses. J'arriverais chez moi. Ouvrirais la porte. Et m'assoirais par terre dans le couloir d'entrée. Le dos appuyé au mur.
Début de la soirée chez moi. Je serais donc assise par terre dans le couloir d'entrée. Le dos appuyé au mur. J'aurais des vagues d'énervement venues de je ne sais où. Je me concentrerais sur ma respiration. À expirer fort. Toutes les toxines de mes nerfs. Les mettre hors de moi. Je ne sais pas pourquoi j'aurais les poings très serrés et mes ongles rentreraient dans ma chair. Je me projetterais des images mentales de choses lisses et plates. Des plaines. Enneigées les plaines. Je m'imaginerais un vent léger dessus. Et les traces du vent sur la neige. Comme une mer figée. Je décrisperais une main. Je décrisperais l'autre main. Soudain j'entendrais le bruit de la télévision de la voisine. J'irais dans la salle de bains, j'entendrais mieux. Je collerais mon oreille aux carreaux froids. J'entendrais le magma de paroles rapides et inarticulées. Et des buzz de jeux à réponses rapides. Je retournerais dans la cuisine prendre une bière et mon tabac. Je me remettrais à mon poste de voyeur des oreilles. Je passerais la soirée comme ça. Petit à petit je me décollerais du carrelage et resterais appuyée contre le mur froid. Recroquevillée dans la baignoire. Je ne comprendrais rien à ces murmures réconfortants. Paroles uniques et rares qui me chanteraient une berceuse en secret. Juste pour moi. Les basses de l'émission qui passeraient me caresseraient l'échine. Je me dirais peut-être qu'il y a un message codé là-dessous. Peut-être. Il tenterait peut-être de me parler à travers le mur. Il me verrait peut-être à travers le mur. Je m'imaginerais mon amour coincé entre les parois des deux murs des appartements voisins. Je me l'imaginerais, sa joue collée, à ma joue collée. Le mur nous séparant. Il me dirait quelque chose. De ne pas m'en faire. Et d'être patiente. Que ce n'est qu'un temps. Un moment à attendre. Il me dirait peut-être aussi qu'il m'aime encore. Il me dirait peut-être aussi qu'il ne m'aime plus. Ou peut-être rien. Peut-être que ce ne serait qu'une télévision réglée trop forte par une voisine trop sourde. Et peut-être que je serais trop fatiguée pour être claire et distincte dans mes pensées. Alors sûrement, dans ce cas-là j'irais me mettre au lit.

Je me mettrais dans le lit et fumerais une cigarette par habitude. Par habitude de quand nous nous couchions ensemble. Je fermerais les yeux. Je répéterais dans ma tête une succession de s'il vous plaît. Je mettrais du temps à trouver le sommeil. Je m'endormirais.
Dans le creux de la nuit sa voix caverneuse viendrait crépiter et cramoisir dans le cartilage de mes oreilles. En cadence et inaccessible, je ne le comprendrais pas encore. D'abord, je ne le comprendrais pas. Je décalerais ma tête du coussin pour singer que je dors encore. Et encore. J'ouvrirais les yeux mi-clos, pour le découvrir assis et penché au-dessus de moi. Ses chuchotements inarticulés me conteraient de jouer le jeu. Jusqu'au bout. Sans rien transparaître. Sans rien exprimer. Et de tenir le compte. Des jours, des mots, des mois, des monstres. Les cadavres seraient suspendus dans cet espace temps hors des horloges. Et moi, frémissante, je ne respirerais pas. Juste je sentirais son souffle dans le creux de mon oreille. Et me concentrerais sur les règles à suivre, sur les conduites à adopter. Souveraine des codes à respecter, mes yeux, containers d'une vision à faire le deuil, je me concentrerais, je me concentrerais il dirait. Et sa voix caverneuse se ferait plus lointaine. Et sa présence animale se ferait plus légère. Jusqu'à ce que tout disparaisse. Les yeux ouverts, je ne verrais plus rien. Je me rendormirais


Le vendredi matin

Le vendredi matin je me lèverais à 06 h 45. Par habitude. Par habitude de quand nous nous levions ensemble. Je me lèverais. Irais pisser. Me regarderais dans le miroir. Ne me regarderais plus dans le miroir. J'irais dans la cuisine. Mettrais de l'eau à bouillir. Une cuillère de café soluble, une pomme, une cigarette. J'entendrais le souffle de la ventilation dans la cuisine. Je boirais ce café. Je boirais un autre café et fumerais une autre cigarette. J'entendrais le souffle de la ventilation dans la cuisine. J'irais aux toilettes. Je me laverais. Mettrais un jean un tee-shirt.

Dernier jour d'une semaine de travail de plus à ajouter au compteur. Presque la fête dans ma tête. Sans trop savoir pourquoi. Stupidité des impressions collectives. Pour l'occasion je mettrais du rouge à lèvres. Et un foulard coloré. Je sortirais de chez moi avec un semblant de sourire. Sans trop savoir pourquoi. Stupidité des impressions collectives. L'ascenseur descendrait les huit étages. Arrivée dans le hall d'entrée, je me regarderais dans la glace. Rangerais mon pseudo sourire, effacerais ma peinture buccale et joviale et mettrais mon foulard dans la boîte aux lettres. En sachant très bien pourquoi. Parce que rien ne dure. Parce que rien ne tient. Parce que rien ne résiste au trajet de l'ascenseur. Parce que rien ne résiste à la chute de l'ascenseur qui m'aspire et me garde toujours les tentatives de sentiments bien-pensants.
Du coup, je sortirais de l'immeuble comme chaque jour, depuis un long moment déjà. Comme chaque jour, je ferais le même trajet avec mon même air. Comme chaque jour j'aurais mon badge d'entrée dans la poche gauche. Je rentrerais dans le bâtiment de mon travail. Attendrais un autre ascenseur. Et comme chaque jour rejoindrais le quatrième étage. Je regarderais mon planning et aussi celui des autres jours insipides à venir, de la semaine à venir. À ajouter au compteur.
Mes vendredis actuels me sembleraient toujours plus courts que ceux d'avant. Lorsque je terminais à 19 h et passais mon temps à compter les heures, une par une, qui me séparaient de mon amour. Me dire que mon week-end avec lui serait entravé de cette partie de soirée trop avancée. Et maintenant, toujours ce sentiment d'attente de la fin de la journée mais avec la raison en moins. Stupidité des impressions collectives.
J'errerais et découlerais dans ce vendredi en faisant mes gestes toujours mécaniques et en ne sachant pas pourquoi j'aurais cette hâte de fin. Stupidité des impressions collectives.
Il serait déjà midi. Je resterais boire un café et plusieurs à mon travail. Pour profiter de l'odeur des lieux, pour le garder en mémoire tout ce long week-end d'hibernation à le passer avec moi et ma gueule. La pause du midi serait passée.
Nous serions déjà le début d'après-midi et j'aurais l'angoisse dans le ventre. Je rendrais mes gestes encore plus lents et suspendus. Histoire de rendre le temps plus étiré. Et mes mots se désarticuleraient et se rendraient pâteux. On me comprendrait mal. On me demanderait si ça irait, j'aurais l'air fatiguée.
Les larmes aux yeux, la gorge serrée, je dirais que j'aimerais être ici et voir des étagères en abondance de livres à découvrir. Sans l'envie de les lire. Il ne resterait plus qu'une heure. Je resterais à ranger des livres et à mettre tout en ordre. Comme un devoir de quitter des lieux propres et serrés pour lorsque j'y reviendrais. Comme si le lieu était à moi. Et comme si j'en étais l'unique salariée. En oubliant que des gens finissent plus tard, que des gens y travaillent le week-end. 17 h, je serais libre. Bon week-end on me dirait. Et face au soulagement qu'auront les gens d'enfin retrouver leurs proches, ce serait un bouleversement dans mon intérieur d'enfin ne retrouver personne. D'abord je resterais plusieurs minutes debout, les bras le long du corps, comme ça sur le pont. À juste être abasourdie par ce grand vide de trois jours qui s'offrirait à moi. Tout ce temps à tuer. À s'y jeter dedans, lui rentrer dedans la tête la première. Et puis le soleil dans la gueule m'éblouirait. J'aurais chaud. Il faudrait que je change d'espace. Je marcherais. Tout droit. Dépasserais mon appartement et marcherais encore. Tout droit. Les gens me sembleraient euphoriques et hâtés d'aller quelque part. Je marcherais et entendrais mes pas résonner dans le squelette de mon crâne. Et je serais dans un désert urbain parsemé d'éléments mobiles qui me dépasseraient et passeraient à côté de moi. Je continuerais toujours à marcher tout droit. Devant des boutiques, devant des grands magasins, sur des routes en travaux, sur des rues piétonnes, sur des rues bondées, sur des trottoirs étroits. Je traverserais le fleuve.
Le jour commencerait à décliner. Il ferait plus frais. Ce serait bien. Je commencerais à avoir mal aux pieds, enfin les pieds chaufferaient plutôt. Je trouverais un banc. M'assoirais, fumerais une cigarette. Je regarderais la fraise de la cigarette rougir. Les cendres s'envoleraient. Certaines tomberaient sur mon jean. Je fermerais les yeux et me concentrerais sur l'air qui effleurerait mes joues. De l'eau tiède pourrait baigner sur ma tête. Je serais ensevelie dans des nappes aquatiques et chaleureuses. Mon corps serait lourd. Mes mouvements suspendus et si j'avais les cheveux longs, ils flotteraient autour de moi. Au lieu de ça, je serais plate et attirée par le sol, les cheveux courts collés au crâne et ma cigarette finie. Je me lèverais du banc en dépliant mes genoux. Je tournerais sur ma gauche. Ferais le tour du banc. Et reprendrais le chemin inverse. Trajet de retour que je connaîtrais par cœur. Chemin inverse qui me ramènerait jusqu'à chez moi. Chemin inverse qui me renseignerait sur le temps écoulé par la fermeture des commerces. Les gens ne me dépasseraient plus. Ils seraient assis à la terrasse de cafés et par grappe. Ils ne me verraient plus ne me verraient pas, ne me connaîtraient plus ne me connaîtraient pas. Et moi je ne les envierais plus ne les envierais pas, ne me mettrais plus à leur place ne me mettrais pas à leur place, ne me demanderais plus comment ils font ne me demanderais pas comment ils font pour être comme ça. Je me serais fait comme à l'idée. Je ne me sentirais pas concernée. Et ce passé de moi me serait devenu étranger. Je serais dans une période, dans un pan de mon âge qui serait creux et vierge. Devant des boutiques, devant des grands magasins, sur des routes en travaux, sur des rues piétonnes, sur des rues bondées, sur des trottoirs étroits, je rentrerais chez moi. Mon regard au fil de mes pas lisserait les joues de chacun. Je rentrerais chez moi. Mon regard au fil de mes pas, effleurerait les allures de chacun. Je rentrerais chez moi. Mon regard au fil de mes pas, entendrait des bribes de mots de chacun. Je serais arrivée chez moi. J'ouvrirais la porte de l'immeuble avec mon badge. Taperais le code de l'étage dans l'ascenseur. Arriverais au huitième étage et entrerais dans mon appartement. La nuit serait enfin arrivée. Je mettrais deux lumières dans le salon, une dans le couloir, une dans la cuisine et une autre dans la chambre. Comme si d'autres personnes occupaient les lieux. Pour tromper la solitude. La soirée du vendredi soir pourrait commencer. Je me demanderais quoi faire. Je n'aurais rien à faire, rien envie de faire. Aucun projet à terminer. Aucun projet à commencer. Aucune idée d'envie de quoi que ce soit. Du blanc dans ma tête. Alors je m'installerais, les jambes en tailleur sur le canapé. Non, les jambes devant moi posées par terre. Je regarderais le mur blanc en face. Je me roulerais deux cigarettes. Me servirais un verre de coca. Retournerais me mettre sur le canapé. Droite donc. Face au mur, une cigarette allumée. Je regarderais les ondulations qui se détacheraient de la partie incandescente de la cigarette allumée. Je regarderais les plis du papier à tabac et le tabac à travers cette transparence de la cigarette allumée. Je me demanderais si j'aurais à nouveau le courage de me brûler la peau du bras avec la partie incandescente de la cigarette allumée. Je me demanderais ce que ça ferait si je tirais pour la première fois une bouffée de la partie incandescente de la cigarette allumée. Est-ce que je tousserais à cause de la fumée de la partie incandescente de la cigarette allumée. Est-ce que ma gorge se serrerait à cause du goût de la fumée de la partie incandescente de la cigarette allumée. Je me demanderais si un jour je ne fumerais plus. Si un jour je serais gênée, écœurée par l'odeur de la fumée de la partie incandescente de la cigarette allumée. Ma cigarette serait finie, je l'écraserais dans le cendrier. Il me resterait la deuxième cigarette en attente. Posée sur la table. À voir pour plus tard. J'irais aux toilettes. Tirerais la chasse. Allumerais la petite lumière au-dessus du miroir du lavabo. Je m'observerais. Je compterais mes rides au coin des yeux. Me rappellerais l'apparition de chacune d'entre elles. Je mettrais autour de chaque index une feuille de papier-toilette et partirais à la traque aux points noirs. Je me ferais des petites marques rouges sur le visage. Mais qui partiraient vite.
J’aérerais ma peau de toute sa mauvaise humeur accumulée ces derniers temps. Ensuite je prendrais
la pince à épiler et redessinerais mes sourcils.
À ce moment, il me manquerait. Énormément et à fond. J'aurais vraiment du mal ce soir là je crois.
Je ne saurais pas vraiment pourquoi.
Alors je me replongerais dans les particules de sébum superficielles à éliminer des pores de ma peau. J'aurais réussi à tirer une bonne heure comme ça. Je ne voudrais pas savoir l'heure qu'il est, pour me détacher du compte immense qu'il y a d'ici à la reprise du travail. J'attendrais juste que la fatigue arrive pour m'endormir vite.
Je regarderais de très près mes yeux et leur intérieur opaque. Je les fermerais. Et tenterais de me rappeler les siens. Ils seraient toujours présents dans mes souvenirs. Par contre l'emplacement exact de certains grains de beauté seraient flous. Le motif précis de certaines chemises aussi. J'éteindrais la petite lumière, puis la grande lumière de la salle de bains. Irais m'allonger en culotte et débardeur sur le lit. Les bras le long du corps. Je fermerais les yeux et respirerais par le ventre. Pour me détendre. Pour faire venir le sommeil plus tôt. Ça viendrait, oui je sentirais que ça viendrait. Alors effort dernier.

Je me mettrais dans le lit et fumerais une cigarette par habitude. Par habitude de quand nous nous couchions ensemble. Je fermerais les yeux. Je répéterais dans ma tête une succession de s'il vous plaît. Je mettrais du temps à trouver le sommeil. Je m'endormirais.
Un réveil nocturne me ferait déplier mes genoux et m'extraire du lit. Je ne serais plus là s'il vous plaît, c'est long écourtez le temps. Rendez-moi absente et endormie. Je me gratterais la joue et sentirais qu'aucune partie de mon corps n'a été touchée depuis longtemps. Et j'ouvrirais la fenêtre et regarderais les voitures passer pour attendre la sienne. Ce soir il rentrera. Et au loin, enfin, après des heures à scruter dans la nuit, les voitures allumées, je verrais la sienne.
Petite, qui se faufile entre les rues et cherche une place. Je lui ferais signe qu'il y en a une juste en bas de l'immeuble. Que je la lui garde du regard depuis longtemps déjà. Il ferait un créneau facile et délié. Alors je courrais devant la porte d'entrée et compterais jusqu'à 23. L'ascenseur ne ferait aucun bruit. Je retournerais voir par la fenêtre, s'il est toujours dans sa voiture. La voiture serait vide et éteinte. Il aura dû rentrer dans l'immeuble pendant ce temps. J'écouterais à travers la porte. Je n'entendrais rien. Je recompterais jusqu'à 23. Rien. Il devrait regarder le courrier. À 10, j'entendrais l'ascenseur. 10 il ne se passerait rien. Je lui chuchoterais de prendre l'escalier, l'ascenseur devrait être en panne.
Par communication mentale, il me dirait d'accord. Il y aurait huit étages. Pour chaque étage, je compterais jusqu'à 15.
Huit fois. Lentement. En mettant des Mississippis entre. À la fin du compte. Je me dirais que j'aurais dû compter jusqu'à 20 plutôt. Alors je rajouterais 5, huit fois. Calmement. Même si mon cœur palpiterait, même si j'aurais envie de courir pieds nus et de lui sauter dans les bras dans la cage d'escalier. Il devrait être là. Je n'entendrais rien. Ou si, peut être son souffle léger à travers la porte. Il ne devrait pas oser rentrer. Je regarderais par le judas. Personne. Il devrait être accroupi et l'oreille collée à la porte pour écouter le bruit que je ne ferais pas. Alors moi aussi je m'assoirais par terre contre la porte et lui poserais une liste de questions et lui dirais que chez moi c'est chez lui. Que je me ferais petite, que nous pourrions dormir séparément s'il préfère, que je ne ferais pas de bruit. Que je ne demanderais plus jamais rien. Juste le voir et savoir qu'il est ici. Qu'il est de retour. Et mes murmures se feraient de plus en plus légers, et mes mots de plus en plus confus et mes pensées de plus en plus floues. Personne en retour. Et je ne saurais plus où je voudrais en venir. Personne en retour. Et mes yeux se fermeraient et ma tête deviendrait lourde et s'affaisserait entre mes épaules. Personne en retour. Je dormirais en attendant son choix.


Le samedi matin

Je n'aurais pas d'habitude de levé le samedi matin alors je me lèverais comme ça. Ce serait tôt j'imagine. Je serais assise contre la porte d'entrée. J'ouvrirais les yeux sur la fenêtre en face. Le jour ne serait pas vraiment levé. J'aurais froid en culotte sur le sol. J'aurais des courbatures dans mon cou. Je contemplerais longtemps le ciel matinal. Mes jambes seraient froides. À côté de moi, il y aurait toujours le tabac de la veille et le cendrier au sol. Alors je fumerais une cigarette. Je me demanderais comment se passera cet énième week-end à ne rien faire. J'aurais peut-être un peu peur mais sans plus. J'aurais peut-être fait un mauvais rêve je crois. Une désagréable impression me resterait en tête. Pour sortir du brouillard, je ferais bouillir de l'eau froide dans la bouilloire blanche. J'attendrais debout en regardant la bouilloire blanche et en entendant le bruit de l'eau frémissante. J'arrêterais la bouilloire blanche. Je mettrais une cuillère de café soluble dans la tasse blanche, remuerais avec la cuillère. Je m'assoirais sur la chaise blanche. Face à la table blanche. Je boirais par petites gorgées mon café trop chaud. La première tasse serait finie. Je fumerais ma cigarette restée sur le cendrier. Je regarderais le cendrier. Longtemps je le regarderais. Et je me demanderais. Il sort d'où ton cendrier.

Aujourd'hui je ne sortirais pas.
Le samedi j'aurais ma journée à tuer.
Je me mettrais sur le canapé, armée d'une pince à épiler. Je scruterais chaque poil sous la peau et gratterais. Mon entre-jambe et mes tibias n'auraient jamais été autant marqués de points rouges. Je fumerais une autre cigarette, je serais calme et voilée. Le temps s'écoulerait au rythme des nappes de fumée que je cracherais. Il n'y aurait aucun bruit. À part le râle de la ville mais au loin seulement. Il serait midi je ferais un autre cafécigarette. Je regarderais par la fenêtre. Je regarderais longtemps par la fenêtre. Et la ventilation toujours là. Je n'aurais rien à penser. Ensuite je traînerais vers le canapé. Je regarderais mes ongles. Je regarderais longtemps mes ongles. J'en rongerais quelques-uns surement. Je m'arracherais aussi la peau autour. Je reprendrais la pince à épiler et continuerais la traque aux bosses. Ensuite je voudrais surement regarder un film. Je n'aurais pas d'idée précise. J'en mettrais un. Je ne le suivrais pas. Je ne comprendrais rien aux mots articulés. Ça ferait un fond sonore.
Avec un peu de chance ce serait la fin de l'après midi. J'attendrais alors le soir. Je regarderais mon téléphone. Il serait vide. Il ne sonnerait pas. Il n'aurait pas sonné. Je continuerais à attendre. Debout dans le couloir. Dans le jour baissant. Le cendrier déborderait et l'air serait saturée. J'aurais faim mais ne le remarquerais pas. La nuit serait très avancée.

Je me mettrais dans le lit et fumerais une cigarette par habitude. Par habitude de quand nous nous couchions ensemble. Je fermerais les yeux. Je répèterais dans ma tête une succession de s'il vous plaît. Je mettrais du temps à trouver le sommeil. Je m'endormirais.
Nuit blanche. Nuit vide. Nuit absente. Pas là. Pas présente. Nuit sans intérêt. Rien à rapporter. Rien à signaler.


Le dimanche matin

Le dimanche matin je me lèverais à 06h45. Par habitude. Par habitude de quand nous nous levions ensemble. De quand je mettais le réveil à sonner pour le travail la semaine. Je me lèverais. Irais pisser. Me regarderais dans le miroir. Ne me regarderais plus dans le miroir. J'irais dans la cuisine. Mettrais de l'eau à bouillir. Une cuillère de café soluble, une pomme, une cigarette. J'entendrais le souffle de la ventilation dans la cuisine. Je boirais ce café. Je boirais un autre café et fumerais une autre cigarette. J'entendrais le souffle de la ventilation dans la cuisine. J'irais aux toilettes. Je me laverais. Mettrais un jean un tee-shirt.

Je ne sortirais pas. Le dimanche j'aurais ma journée à tuer. Je me mettrais sur le canapé, armée d'une pince à épiler. Je scruterais chaque poil sous la peau et gratterais. Mon entre-jambe et mes tibias n'auraient jamais été autant marqués de points rouges. Je fumerais une autre cigarette, je serais calme et voilée. Le temps s'écoulerait au rythme des nappes de fumée que je cracherais. Il n'y aurait aucun bruit. À part le râle de la ville mais au loin seulement. Il serait midi je ferais un autre café-cigarette.
Je regarderais par la fenêtre. Je regarderais longtemps par la fenêtre. Et la ventilation toujours là. Je n'aurais rien à penser. Ensuite je traînerais vers le canapé. Je regarderais mes ongles.
Je regarderais longtemps mes ongles. J'en rongerais quelques-uns sûrement. Je m'arracherais aussi la peau autour. Je reprendrais la pince à épiler et continuerais la traque aux bosses. Ensuite je voudrais sûrement regarder un film. Je n'aurais pas d'idée précise. J'en mettrais un. Je ne le suivrais pas. Je ne comprendrais rien aux mots articulés. Ça ferait un fond sonore.
Avec un peu de chance ce serait la fin de l'après midi. J'attendrais alors le soir. Je regarderais mon téléphone. Il serait vide. Il ne sonnerait pas. Il n'aurait pas sonné. Je continuerais à attendre. Debout dans le couloir. Dans le jour baissant. Le cendrier déborderait et l'air serait saturée. J'aurais faim mais ne le remarquerais pas. La nuit serait très avancée.

Je me mettrais dans le lit et fumerais une cigarette par habitude. Par habitude de quand nous nous couchions ensemble. Je fermerais les yeux. Je répéterais dans ma tête une succession de s'il vous plaît. Je mettrais du temps à trouver le sommeil. Je m'endormirais.
Saut à suivre de toute une semaine en panne à venir très cher. Ce serait déjà ça. La pluie laverait la ville de toute cette merde. Ce serait déjà ça. La pluie laverait la ville de toute ma pollution cutanée. Je sentirais les jours à venir difficiles. Je sentirais les jours arsenaux. Ce serait déjà ça. Au moins ce serait déjà ça. Dans son lit de ronces mortes, il devrait douter et se demander sûrement.
Regardez dehors. Dans mon lit de fil dentaire, j'enchaînerais les rages de dents. Regardez dehors. Ça sentirait le souffre. Regardez dehors, ça sentirait les interdictions parentales. Ce serait déjà ça. Autour d'un café, l'urgence diabolique et somatique des mots non dits pourraient tourner au vinaigre. Vous le saurez. Vous le verrez. Mais vous ne direz rien. Alors tout le monde courraient à grand pas. Dehors ça se poursuivrait mais à peine. Ce serait déjà ça. Dehors ça se poursuivrait à grand pas. Et encore la pluie laverait la ville de toutes les inquiétudes vaines. Et toujours la pluie lave et laverait de toutes les perturbations dominicales.


Le lundi matin

Le lundi matin je me lèverais à 06h45. Par habitude. Par habitude de quand nous nous levions ensemble. Je me lèverais. Irais pisser. Me regarderais dans le miroir. Ne me regarderais plus dans le miroir. J'irais dans la cuisine. Mettrais de l'eau à bouillir. Une cuillère de café soluble, une pomme, une cigarette. J'entendrais le souffle de la ventilation dans la cuisine. Je boirais ce café. Je boirais un autre café et fumerais une autre cigarette. J'entendrais le souffle de la ventilation dans la cuisine. J'irais aux toilettes. Je me laverais. Mettrais un jean un tee-shirt. Etc.
Etc.


Claire Von Corda

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