6.11.15

93. Jean-Paul Gavard-Perret _ 'Porc'

Cochonges pour une nuit tétée
(porcs épiques)

« Marin ou non, chaque mâle vit dans un porc. Cela devient épique et ne manque pas de piquant » (Marcel Marien).

La couleur du cochon nous affecte. On aime son rose thon. Il montre par ailleurs à l’homme la bête qui le hante et dans laquelle il demeure tapi. Nulle question d’en faire le deuil : il convient à l’inverse d’en provoquer la renaissance. Car on n'est rien, à personne. À personne sauf au cochon. Nos galeries intérieures, nos plis du cœur, nos déchirures de l’âme, notre paquet de nerfs sont sa réserve de suint et de soie.

Le cochon opère la coagulation de nos fantômes plus que le permettent nos fantasmes. Hors son groin point de salut. Il convient d'entrer dans son épaisseur où nous nous débattons non sans ambiguïté et hérésie. Et ce pour une raison majeure : l’âme n’est soluble que dans le lard et ses millions de lombrics. Chaque être qui refuse de le reconnaître reste seul et prépare sa faim. Préférons donc l’impureté de l'auge à la caserne de notre prétendue pureté. Passons de l'abîme de l’idéal au paroxysme bestial. 

Avant même et après la parole, au début comme à la fin de l'Histoire le porc est là. En conséquence dans le moindre Pierrot d’amour se cache un goret. C'est sans doute pourquoi la truie altruiste n’espère rien des hommes. Elle préfère son compagnon d’auge. Il lui rappelle la vie d'avant le jour en son premier langage. Que sert de le cacher ? Le cochon n'est pas notre aporie mais notre germination. Il ne peut donc entrer dans une seule phrase tant se fomente en lui notre syntaxe primitive que nous voulons ignorer. Elle glisse pourtant sans cesse vers le tronc de nos heures. Elle agite autant le vide de l'être que le plein du porc. Celui-ci rappelle au premier que l'infini n'est rien et que nul Dieu n'en sortira jamais.

Écrire le porc permet de s’arracher à l'erreur mystique. Vulve vue, Marie la vierge vénérée redevient l'adorable truie. Elle n’est plus une Narcisse mélancolique mais la mante peu religieuse des gouffres engendrés par la maladie de l’idéalité. Se déploie une autre sainteté. Elle est hantée de viande puisque le cochon pointe son groin. Il renvoie à l'affolement dont sort son cri absurde. Soudain l’animal humain ne cherche plus de fausses traces. Il sait sa rencontre avec lui-même impossible, son seuil infranchissable. Il ne peut compter que sur sa fièvre porcine et son innommable. Il se veut la bête qui crut un temps à l'Esprit. De la porcherie surgit son écurie d'Augias

« Regarde le cochon en toi » dit la truie à l'homme. Accouche ton porc dans un surgissement volcanique. Deviens mon intimité ouverte. Tu es goret et par la même tu n’es plus tenu par le secret. Tu n’as pas besoin d’autre pitié que celle qui te pousse à me monter à cru en oubliant et le bien et le mal. Plus qu'un autre langage ton grognement parle celui de l’amour. Il joue à l'extrême, sur la pointe qui se mesure à l’iode blanche de ton sperme. Je le sais et je n’espère rien de toi sinon ton animal. En lui tu es un et innombrable. Reviens à l'ordre de l’auge et de la bauge où ton ventre porcin chie sa chimère. Ta couenne monstrueuse rêve de se tremper dans mon con huileux. Restons tous deux les cochons pétris de notre merde qui tend toujours à refroidir. L’humanité depuis toujours est loin non du monde : elle gît dans les abattoirs. Avant qu'on te coupe le groin lance-toi dans mes flammes.  

À l’horizontalité de l’auge répond l'affolement dont nous sortons. Ce n'est peut-être pas beaucoup mais ça suffit largement. On se serait contenté  de  moins. C'est pourquoi - telle Madame Edwarda dans le bordel où elle écarte les jambes, la truie éructe : « Regarde ma fente parce que je suis ton Dieu ». Plus qu'une autre elle sait que tout est bon dans son partenaire. Chez le charcutier ou chez la charcutière il n'en va pas de même. On reprochera un jour au premier d’avoir sali la seconde sans demander à cette dernière où sa charité s’arrêta. C'est pourquoi à l'injonction de la truie chacun doit obéir. Cochon qui s'en dédit.

Le cochon couche en nous comme on se vautre en lui. Il est notre hantise, nos coloris, nos crins, nos glands, leur friandise. Afin de nous en défendre nos ancêtres ont inventé le religieux. Mais ce dernier n'est devenu que le sens de notre moindre. En Dieu en effet l’âme, perdant sa couenne, est aveugle. Pour la voir Dieu lui-même devrait revenir à la bête. S'y refusant un tel cochon s'en dédit. Face à lui l'homme se courbe sur ces quatre membres. En brave porcelet il écrit pour se soustraire à la divinité dont l'éther est habité soudain de miasmes et de leurs gaz. Renonçant à l'élévation par le haut et  à la référence aux anges il les fait exploser. 

Que devient le mot « écrire » quand le corps découvre le porc en lui ? Les mots peuvent-ils l’apprivoiser ? En quel sens le mot « écrire » peut-il mettre le goret à nu ? La nudité du mot égale-t-elle l'exhibition du porc ? Nul ne peut le dire mais le dévoilement du mot « cochon » ouvre au jour ce qui fait la débauche, la pusillanimité, l’absence de vertu. Ce dépouillement ne doit culpabiliser en rien. Elle ne fait que sexualiser le mot « homme » en affrontant jusqu’au bout son animalité.

Le seul théâtre de l'homme est le porc. À travers lui il est représenté en la plus stricte vérité. Le goret permet de voir ce qui reste caché dans les plis de l'être. Il montre leur espace d'ombre. Derrière ce voile surgit une autre réalité : l'absence d'âme, notre graisse et notre crasse. Le monde se conçoit sous un plus juste miroir que celui de la pureté. Nous nous voyons nous-mêmes dans notre saleté et notre souffle béant. En émane une haleine chargée de volupté et de paresse. Aucune spiritualité ne peut la dissiper. Un tel matérialisme, un tel « autoportrait » tuent l'animisme cet anthropomorphisme paradoxal de la disparition du corps.

Seul le porc fait apparaître les hantises qui nous hantent. Il efface les choses pour révéler ce que soustraient nos fantômes. Voici la revenance de qui nous fûmes, voici l'image de qui nous sommes. Le cochon exhibe les traits de la chair latente héritée de nos ancêtres premiers. En ce sens sa vision reste impossible pour les cœurs affaiblis par la courtoisie des amours platoniques. Le porc dans sa dignité les réprouve. Il rapproche de la lumière du grand soir. Celui de la victoire du cochon noir de la puissance – et non de la faute – sur l'ange aux impures exhalaisons d'asexué.


Jean-Paul Gavard-Perret

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