15.10.15

87. Angèle Casanova _ 'Je pense donc je suis'

Assis sur un muret, il contemple le ciel distraitement. Encore une journée pourrie. Son visage exprime toute la moue qu’il lui est encore possible de rassembler là. Sur ce terrain ravagé qu’il est devenu. Les jambes croisées, les doigts délicatement repliés sous son menton, il lève les yeux au ciel. Chienne de vie. Rien d’autre à faire qu’à chasser. Bouffer. Et attendre. Rien d’autre. Pour la conversation on repassera. Il faut croire qu’il est le seul gusse du coin à avoir conservé un poil de jugeote à défaut d’une carnation parfaite. Il soupire. Profondément. Sa cage thoracique suit le mouvement avec un bruit de pet flûté. Mais qu’est-ce qu’il se fait chier. Un peu d’action. Vite. Et d’un autre tonneau que la pauvre mouche à merde qui l’asticote depuis une plombe. Le rend dingue à tourner autour de sa tête et à essayer la connasse d’entrer dans son intimité par sa joue défoncée. Il faudra peut-être trouver quelque chose pour empêcher ça. Parce qu’il ne peut pas rêver tranquillou cinq minutes sans être envahi subrepticement par tous les insectes nécrophages du coin. Un vrai bouillon de culture. À se demander, d’ailleurs, si elles vont pas finir par avoir sa peau, ces bestioles. À force de grignoter, que restera-t-il ? Sera-t-il toujours là, quoi que recouvre précisément ce il, quand elles auront bouffé toute sa chair avariée ? Déjà qu’un zombie pensant, ça frise l’inconcevable, alors un squelette pensant. Non, il doit absolument se protéger de cette invasion. Sûr qu’il va clamser s’il ne les repousse pas d’une manière ou d’une autre. Et pourtant Dieu sait qu’il a tout essayé. Le Narta à l’ancienne. Non mais. Il s’emmerdait tellement, qu’il s’est même déguisé avec une robe blanche chourée dans une maison vide. Qu’est-ce qu’il a pu se marrer, tout seul dans la salle de bain pleine de tripes à l’air, à se regarder dans le miroir avec cette nippe qui lui pendouillait en dessous des tétons. À faire des bouches à la Jagger, lèvres saillantes, enfin ce qu’il en reste. À tendre les bras par-dessus tout ça en susurrant de la voix la moins rauque possible Naaaaaarta. Et puis, histoire d’aller jusqu’au bout du délire, il a fouillé partout, a trouvé un flacon de laque, s’en est pulvérisé des tonnes sur le trognon et a complété stoïquement. Parce que je le vaux bien… Avant de partir d’un éclat de rire caverneux, filandreux, bref, à faire passer l’envie d’être heureux et tous les trucs jouasses en -eux. Parce qu’une danse macabre, dans une maison vide décorée façon Jack l’Éventreur, ça pose son homme, même déguisé en femme, même salement zombifié.

Oui, vraiment, il a tout essayé pour s’en débarrasser, de ces insectes bouffeurs de merde. Il a eu beau se repasser mentalement tous les épisodes de Bones, non, le fichu spécialiste des cafards en tout genre ne lui a fourni aucune solution. Il se rappelle juste son air attendri à l’évocation de leur régime alimentaire et ses cascades poilantes pour la reconstitution de gestes criminels foutraques. Enfin, à cette heure, les nécrophages doivent un peu moins le faire marrer. Parce que, vu la rareté du phénomène pensant chez les zombies, sûr qu’il est en train de claquer des dents dans le vide en attendant qu’une hypothétique proie passe à sa portée.

Et maintenant que va-t-il faire ? Les journées s’étirent. De l’aube au crépuscule, rien à glander. Plus grand-chose à becqueter non plus. Et ce corps qui n’en finit pas de tomber en miettes. Même plus un seul cadavre dont le fion soit assez solide pour se le fourrer, comme on peut, au jugé. Faut dire que la fameuse rigidité cadavérique, mon cul. On repassera. Au bout de quelques mois de mort, et bien, tout ça, la fête, les bourre-pifs, vivants et morts à la queue-leu-leu, c’est bien fini. Déjà, plus trop de viande fraîche à s’enfiler tout en la bouffant par le haut. Pour renouveler le cheptel, il faudrait prendre la bagnole et donc, arriver encore à poser un pied sur l’accélérateur, un autre sur l’embrayage, à avancer la main sur le levier de vitesse tout en tenant le volant, et là, ça frise la prouesse technique. Y a pas à dire, c’est pas un truc de débile, ça, conduire une caisse. Faut avoir de la cervelle et du muscle. Lui, du côté du cogito, ça frétille encore, mais question bougeotte, plus des masses. Du coup, il est bien obligé de continuer à se farcir les derniers caves du coin. Et puis au fur et à mesure, plus rien de frais, que du réchauffé. Alors, il s’en tape, des cadavres, à la chaîne, juste pour le style, juste pour dire que oui, il se pourrait bien qu’il soit le seul zombie pensant au monde, que plus personne ne peut donc le juger sur ses performances sexuelles de mâle dans la force de l’âge, mais que oui, il a bien une vie sexuelle. Que de ce côté-là tout fonctionne. Sa queue pourrait bien s’effriter dans la manœuvre, s’il trouve encore un cul en état de marche, il continuera l’abordage. Non mais. Il se marre bien. Quand même. Depuis qu’il s’est fait bouffer le pied gauche et qu’il est devenu zombie. Pensant qui plus est. Mazette. Une belle revanche sur la vie. Il a pu se rattraper un peu. Profiter quoi. Vivre à fond et mourir jeune ça reste toujours d’actualité. Malgré l’extinction de l’espèce. Se dit-il. En sortant son exemplaire de Je suis une légende et en fourrageant pensivement dans un saladier plein de globes oculaires racornis.

Angèle Casanova

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